Loi Vidal : la mobilisation étudiante face à « l’État d’ordre » (2/4)

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Engagée depuis l’automne 2017 contre l’application de la loi Vidal et les nouvelles conditions d’accès à l’université, la mobilisation étudiante du printemps 2018 se renforce à mesure que la répression policière s’intensifie. Pour le président Macron, « l’État d’ordre » doit primer sur la contestation. Retour en quatre épisodes sur une série de manifestations et de prises de paroles à Lille.

Les étudiants lillois passent leur examen de conscience

Ils sont arrivés au petit matin, avant même le lever du soleil. La scène se déroule le jeudi 5 avril, place Déliot à Lille. Alors que le quartier Moulins sommeille encore, quelques étudiants, pour la plupart vêtus de noirs, se retrouvent aux abords de la faculté de droit. Traits tirés et yeux cernés trahissent une nuit courte.

Deux jours plus tôt, entre 150 et 200 mains se sont levées pour voter le blocage de leur campus. Pendant près de trois heures, les étudiants réunis ont dénoncé la sélection annoncée à l’entrée de l’université, le manque d’encadrements dans certaines filières  et la répression policière toujours plus forte à l’encontre de leur mobilisation.

Extraits. « Il faut continuer de militer pour massifier le mouvement », défend Eva, qui se revendique de « Lutte Ouvrière », depuis la partie haute de l’amphi. « En fait, là, je pense qu’on a plus le temps pour tracter, estime Léon, assis sur la table, au premier rang. Y a presque 80 % des gens de la filière Sciences Politique qui ne viennent pas de Lille. Avec la grève des cheminots, ça complique tout pour eux !  » Sur la gauche, une brune, cheveux frisés, enchaîne : « Les examens sont dans moins d’une semaine et après tout le monde partira en vacances. Si on veut se faire entendre, il faut perturber les examens, les faire annuler et pour ça, il faut bloquer maintenant ! »

Confrontés à l’incompréhension voire à l’indifférence ambiante, les étudiants mobilisés doivent sortir de la confidentialité de leurs assemblées générales quotidiennes, convaincre du bien-fondé du mouvement au sein même de leurs universités. Comment ? Comment diversifier le répertoire d’actions ? Comment faire plier un gouvernement libéral malgré un pouvoir de nuisance économique limité ? De l’autre côté de l’Atlantique, les étudiants canadiens se posaient déjà ces questions, en 2012.

À l’époque, le gouvernement de Jean Charest annonce une hausse de 75 % des frais de scolarité à l’université, avec une augmentation progressive sur cinq ans. Mi-février 2012, des associations étudiantes votent la grève générale illimitée : c’est la naissance du Printemps érable dans les rues de Montréal. « Parents, retraités, professeurs et étudiants se rassemblent quotidiennement par milliers aux côtés des syndicats étudiants pour manifester. Boycott des cours, manifestations dans les rues, blocage de ponts et même performances artistiques originales, défilés parfois nus, ils sont prêts à tout pour se faire entendre… », écrit L’Express, à propos de la plus longue grève estudiantine canadienne.

Cent jours après le début du conflit, le vote d’une « loi spéciale », destinée à suspendre les cours et restreindre le droit de manifester, fait basculer l’opinion publique en faveur de la jeunesse. « Chaque soir, à 20 heures, deux semaines durant, des milliers de personnes de toutes générations et des quatre coins du Québec ont usé leurs casseroles et leurs cuillères dans un grand tintamarre citoyen afin de signifier leur ras-le-bol. Quatre jours après l’entrée en vigueur de la loi, des dizaines de milliers de personnes ont pris d’assaut les rues du centre-ville de Montréal dans le but de manifester leur colère devant le coup de force gouvernemental », relate Frédéric Julien, doctorant en sciences politiques à l’université d’Ottawa, dans Le Printemps érable comme choc idéologique.

En milieu de matinée, une équipe de BFM TV est priée de quitter les lieux.

Ils ne sont qu’une poignée de Lillois le jeudi matin du blocus pour pousser des containers devant les portes vitrées de l’entrée principale et des accès secondaires. Une main a ajouté « révolutionnaire » à la bombe rouge, entre « Droit et santé », sur l’enseigne « Université Lille 2 ».

Au coin de la rue de Trévise et de la place Déliot, deux journalistes discutent avec des étudiants cagoulés et nerveux. « Ils ne veulent pas trop nous parler », glisse le reporter. Un peu avant, le ton est monté entre quelques bloqueurs et un journaliste de M6. « Il est arrivé avec la caméra déjà allumée… Tu ne fais pas ça« , raconte un photoreporter, le boîtier en bandoulière.

« Barrez-vous !, tonne une voix grave en direction d’une équipe de BFM TV, arrivée sur le tard. Vous racontez toujours n’importe quoi ! » Une jeune fille, nez couvert, s’approche, voix basse : « Moi, si je ne veux pas être filmée, c’est aussi parce que t’as des mecs d’extrême-droite qui nous fichent et nous agressent ! »

Jeudi 5 avril, une cinquantaine d’étudiants bloquent le campus de Lille-Moulins.

Le jour pointe au-dessus du parvis Debeyre, et les visages se découvrent peu à peu. Les bloqueurs les plus matinaux ont été rejoints par une cinquantaine d’étudiants. Une quadragénaire s’approche : « On ne peut pas rentrer ? » « Non c’est le principe d’un blocus, mais bon, ça dépend pour qui… Vous travaillez ici ? », sonde un jeune homme, avant de lui indiquer un accès par une rue adjacente.

« Laissez-nous aller bosser, bordel ! Vous nous faîtes chier !, hurle un grand brun. Vous croyez quoi ? Qu’ils vont supprimer les examens ? » Amélie, l’une des chefs de file du mouvement étudiant et membre des Insoumis.es lillois tente l’apaisement : « C’est injuste de les maintenir ! Il y a des étudiants qui se mobilisent et qui n’ont pas le temps de réviser. On ne fait pas ça que pour nous, c’est pour tout le monde qu’on se bat. » D’autres s’inquiètent pour les boursiers tenus d’être présents en examens, sous peine de devoir rembourser leur allocation.

Mathilde et Zoé, inscrites en deuxième année de droit, ne comprennent pas « pourquoi on (les) empêche d’aller à la bibliothèque universitaire ». En haut des marches, les corps, saisis par le froid, tremblent mais le blocus reste en place. « On veut passer ! Et là, vous vous opposez à notre accès à l’éducation en fait », s’impatiente Zoé, soutenue par une grappe d’étudiants. « Non mais c’est bon vous avez plein de BU partout ailleurs », lui rétorque un blond à lunettes. « On a besoin des documents qui sont ici », s’étrangle Zoé. Tout à coup, un jeune homme fonce. Une poubelle vole. D’autres étudiants s’avancent vers le passage qui s’ouvre. En face, un coup de poing part. Deux filles s’agrippent. Un extincteur est enclenché. Tout le monde s’écarte. « Oh, on se calme. Allez, ça ne sert à rien de se diviser », temporisent quelques-uns.

« Les examens doivent avoir lieu » – Édouard Philippe, Premier ministre

À tout moment, le président Jean-Christophe Camart, favorable à la réforme Vidal, peut demander une intervention policière. Les examens du second semestre approchent. Les filières juridiques de la faculté lilloise font partie des premières concernées par le calendrier des partiels en France et le gouvernement suit de près les blocages d’universités.

« Les examens doivent avoir lieu. Et l’idée que des étudiants réclament d’avoir quoi qu’il arrive, soit de ne pas avoir d’examens, soit d’avoir quoi qu’il arrive la moyenne à leurs examens me laisse rêveur sur la conception qu’ils ont eux-mêmes de leur travail, de la chance qui leur est donnée d’aller à l’université », déclare le Premier ministre Édouard Philippe, sur France Inter,  alors que le blocus lillois est en cours.

« Je suis en contact avec les présidents d’université tous les jours, qui me disent qu’il n’y a pas de problèmes pour l’organisation des examens et que bien sûr ils les organiseront dans les sites qui sont les plus bloqués. Les examens peuvent parfaitement se faire dans les locaux du campus voisin qui, lui, n’est pas bloqué », assure de son côté Frédérique Vidal, la ministre de l’enseignement supérieur et de la recherche, à France Info.

Entre les « pour » et les « contre », la question du blocage électrise le débat. Amélie, figure de la contestation lilloise, tente d’expliquer les raisons du blocus.

On retrouve Mathilde et Zoé, trois jours plus tard. C’est un samedi ensoleillé, propice aux discussions en terrasse de café. « J’avoue que j’ai mal réagi, reconnaît Zoé. Je m’étais levée à sept heures et je ne savais même pas qu’il y avait un blocus. » Les jeunes femmes n’ont pas d’avis tranché sur la loi Vidal. « Quand je ne connais pas, je ne me prononce pas », résume MathildeNéanmoins, elles maintiennent leur soutien au gouvernement. L’an dernier, elles ont fait campagne pour la course à la présidence d’Emmanuel Macron. La sélection à l’entrée de l’université ? « La plupart en L1 (première année) profitent de la bourse », estime Zoé. La sienne lui permet de payer son loyer, dit-elle. Le blocus pour se faire entendre ? « Anti-démocratique », balaye Mathilde qui cite Luther King et Gandhi : « Ils ont marqué l’histoire et fait changer les choses avec des marches silencieuses. » Pendant ce temps, sur le parvis de Lille-Moulins, une dizaine de cars de CRS ont pris leur quartier.

Lundi 9 avril. Place Déliot, une nouvelle ère de la contestation s’amorce au premier jour des examens. Les containers ont disparu devant l’entrée de la faculté de droit. L’espace est désormais occupé par une quarantaine d’hommes, fusils d’assaut sur la poitrine. Au micro d’Europe 1, Rémi Lefebvre, professeur de sciences politiques, dénonce « la présence massive de policiers » et rappelle que les enseignants grévistes se positionnent aussi « sur l’accumulation du manque de moyens à l’Université, l’opposition à la sélection et la manière dont ce dossier est géré ».

Une question circule : si les examens sont maintenus, faut-il les boycotter ? Dès les premières épreuves, Jean-Christophe Camart, le président de l’Université de Lille, se satisfait d’un « taux de présence aux examens conforme à celui habituellement constaté lors des dernières sessions ».  Pourtant, la grève des copies est bien lancée.

Sur l’une des siennes, Flavien, en première année de sciences politiques, a écrit « La volonté du peuple est supérieure à celle du souverain ». Lucas, en troisième année de la même filière, a croqué un CRS, posté devant l’entrée de la faculté. Le policier s’adresse à un étudiant : « L’épreuve dure trois heures. Pas de téléphone. Toilettes interdits. L’amphi E, c’est sur votre droite. Sujet : monopole de la violence légitime. » Enfin, Rachel, étudiante en droit, a paraphé sa « copie de grève » d’un « contre l’Etat d’ordre et la bonne morale ».

Tous les trois ont reçu un diplôme en chocolat, au cours d’une cérémonie satirique, orchestrée par les comédiens nordistes de L’Eglise de la très sainte consommation, après des déclarations du chef de l’Etat moquant le mouvement étudiant. Pour Margot, en deuxième année de sciences politiques, cette grève des copies, « c’est aussi une manière de respecter la démocratie. Chacun peut décider de composer ou non ». 

Avant chaque épreuve, les étudiants « grévistes » se consultent pour savoir qui est prêt à boycotter les examens.

« Tu fais quoi toi ? Tu boycottes tout à l’heure ? » – « Bien sûr !  » – « Moi, en droit, franchement, je ne peux pas. Je vous laisse, je vais réviser… » Huit jours après le début de l’action, une dizaine d’étudiant.es, installés sur les assises roses d’un petit café voisin de la faculté de droit, se sondent avant le début d’une nouvelle journée d’épreuves.

En droit, les professeurs, majoritairement acquis à la sélection, assurent la surveillance de leurs examens. Ce n’est pas le cas de leurs collègues politistes. Douze enseignants-chercheurs de la filière sur quinze font grève. Les étudiants, qui peuvent compter sur leur soutien, ont mis en place leur propre protocole de boycott : « Quand on rentre dans l’amphi, les personnes en grève se lèvent et déchirent leur copie. Ou alors, on reste debout pour se compter, comme ça on se sent moins seul au moment d’écrire « en grève ». Une fois qu’on a fait ça, on a une heure pour expliquer pourquoi nous le faisons. »

Léa a réalisé une cocotte en papier pour sensibiliser sur les enjeux de Parcours Sup.

Qualifiés « d’agitateurs professionnels » par le président Macron, ils veulent prouver qu’ils possèdent « une vision globale de ce qu’est la loi ORE ». Louise tend un tract qui résume les contours de la future réforme universitaire. « Ici, on a quinze profs pour 1 500 étudiants en sciences po… », reprend Margot, qui craint que les conditions d’encadrement se dégradent encore à la rentrée. C’est un tout, une certaine idée de l’enseignement supérieur public qu’ils rejettent. Autour de la table, aucun.e ne veut d’une Université élitiste, où seuls les plus dégourdis s’en sortiraient.

Léa*, inscrite dans une double licence, a transformé ses derniers brouillons en cocotte en papier jaune. « Une démo ? » Elle agite le papier entre ses mains : « Alors… Parcours Sup : qui va classer les dossiers des lycéens ? Réponse : un algorithme !  » Sur un autre côté, elle lit :  « Par qui sont déterminées les capacités d’accueil ? Par le Rectorat, en fonction du marché du travail ! »

Son sourire retombe quand elle raconte qu’elle prend « beaucoup de risque en (se) mobilisant ». « Le 10, ça ne m’arrange pas du tout. Il y a aussi une sélection en master… » Pour Louise, en dernière année de licence sciences politiques « passer au rattrapage n’est pas une volonté ». « En plus, on a révisé et on aime bien les sujets », sourit Léa*. « Et on n’est pas dupe, on pense qu’il y aura des recours…« , craint Louise. « On prie pour que le jury soit en notre faveur », ajoute Margot. Alors, pourquoi risquer de perdre son année ? « Parce qu’il faut défendre nos intérêts et ceux de ceux qui arrivent après ! »

*Prénom d'emprunt

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