À Lille, une bataille du rail 2018 au goût amer

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Trente-six jours de grève unitaire à la SNCF. Du jamais vu. Opposés à l’ouverture totale à la concurrence de leur entreprise, des milliers de cheminots se sont mobilisés partout en France pour participer au mouvement social soutenu par toutes les organisations syndicales de l’entreprise. Dans les Hauts-de-France, dès le 3 avril 2018, ils sont plusieurs centaines à défendre leur position. Certains tiendront jusqu’au 28 juin 2018, fin du calendrier national déposé par l’intersyndicale, entre espoirs et désillusions.

-« Bonjour Madame, je peux vous laisser un petit quiz pour vous aider à comprendre pourquoi on se bat ! » Sourires de façade pour la dizaine de cheminots venus tracter dans le hall de la gare Lille-Flandres ce lundi 28 mai 2018.

-« Je ne vois que les désagréments à la grève. Je pars plus tôt de chez moi, je rentre plus tard. Il y a des retards tout le temps. Des trains supprimés au dernier moment… donc voilà,  je suis fatiguée », repousse l’usagère interpellée.

Ignorés, chiffonnés, jetés… La plupart des tracts et leur série de questions-réponses rédigées par des cheminots non syndiqués restent sur le quai. La voyageuse grimace encore alors que le jeune cheminot, faussement enjoué, se met à lire. « Des trains moins chers avec l’ouverture à la concurrence ? Faux : une entreprise doit être rentable et faire du bénéfice alors qu’un service public vous garantit un transport, même à perte. De plus, le droit de passage (péage) sur les lignes ne cessera d’augmenter et se répercuter sur le prix des billets. » Puis : « Moins de retard avec la concurrence ? Faux : les concurrents seront soumis aux mêmes aléas techniques. »

Depuis le 3 avril, les cheminots des Hauts-de-France participent à un mouvement de grève nationale contre l’ouverture totale à la concurrence du ferroviaire français. La grève a duré trois mois, au rythme de deux jours de mobilisation et trois de travail. Crédit photo : Julien Pitinome

Après vingt-trois jours de grève à la SNCF, la patience est fragile. D’un côté comme de l’autre. « Franchement, pourquoi ça roule ? », s’emporte David, un drapeau vert floqué Sud-Rail sur l’épaule. D’un pied, il coince une porte d’un TER proche du départ. « Laisse tomber, laisse-le partir ! Arrête, ça ne sert à rien… », temporise un collègue. David s’éloigne mimant un coup de pied rageur en direction du train qui file. À Lille, la journée a démarré par la convocation au commissariat d’un délégué du personnel, élu chez SUD-Rail. Le syndicat, d’ordinaire partisan de la grève illimitée et reconductible, a lui aussi rallié le mouvement inédit de grève par intermittence.

Convocation au commissariat

Il est 9 heures du matin. La place François-Mitterand baigne dans une lumière douce et un soleil rasant. Nicolas, 36 ans, discute à voix basse avec une avocate lilloise. Sur son t-shirt noir, le message suivant « Libérons-les ! Solidarité avec tous les inculpés des mouvements sociaux. » Une quarantaine de personnes sont venus soutenir ce « camarade, victime de répression syndicale », accusé de « dégradations en réunion ». Un officier de police judiciaire l’attend de l’autre côté de la porte vitrée du commissariat pour l’auditionner suite au dépôt d’une plainte par un syndic.

Le 28 mai, pour la première fois depuis le début de la grève dans le Nord, un agent de la SNCF est convoqué au commissariat pour des dégradations commises au cours du mouvement. Crédit photo : Julien Pitinome

Le jour des faits, le 13 avril, quelque deux cents cheminots sont réunis devant un bâtiment où travaille la direction territoriale de la SNCF. L’unité syndicale s’affiche en bas de l’immense tour des cadres, dont quelques visages apparaissent aux vitres pour filmer la scène qui se joue en bas.

Les grévistes, dont le mouvement a démarré le 2 avril au soir, veulent discuter, négocier, être rassurés sur leur avenir. Au cœur de la lutte, le retrait du pacte ferroviaire. Le quatrième paquet d’une réforme de la SNCF entamée en 2001, sous Chirac, poursuivie sous Sarkozy et Hollande. Et dictée par la Commission européenne pour « parachever l’espace ferroviaire unique européen ». Le pacte entérine l’ouverture à la concurrence du fret international (2001-2003) et celle de la libéralisation totales du transport des voyageurs à l’horizon 2020, sur fond de dettes abyssales cumulées par la SNCF (54,5 milliards d’euros).

Du jargon dont le grand public ne semble pas saisir tous les enjeux. Les reportages auprès « d’usagers en colère », « victimes » d’une énième grève des trains témoignent d’une incompréhension et d’un certain agacement. Les conversations de rue aussi. « Attends, les types sont payés 3000 euros, ils partent à la retraite à cinquante ans et ils se plaignent… », s’agace un homme au téléphone, en traversant le parvis de la gare lilloise.

Dialogue social, dialogue de sourd

Le 13 avril, le tourniquet est bloqué à l’entrée de la tour de la direction régionale. Le dialogue social aussi. Face à l’indifférence, la colère monte. Dans un mouvement de foule, une vitre est brisée. Un mois et demi plus tard, devant le commissariat, les responsables lillois de la CGT-Cheminots, première organisation syndicale dans l’entreprise, ne sont pas venus soutenir leur collègue de Sud-Rail, pointé comme principal responsable. « La CGT va prendre une claque aux prochaines élections professionnelles », prédit un cheminot cégétiste, agacé.

« Quand Lafarge finance Daesh. Quand Bolloré casse le dos des gens. Quand ceux de France Télécom se suicident suite à des restructurations. Je pense que les vrais voyous sont là. »

Après une heure d’audition, Nicolas ressort sous les applaudissements. « Ça, au moins, on l’a gagné : d’être entre nous, de tisser des liens… On l’a gagné pour la lutte ! » Dans son discours, griffonné au dos d’un ticket de caisse froissé, il saute sa mention écrite « pour les cadres ». Absents aussi. « Quand Lafarge finance Daesh. Quand Bolloré casse le dos des gens. Quand ceux de France Télécom se suicident suite à des restructurations. Je pense que les vrais voyous sont là, déclare le jeune homme devant ses soutiens. Je pense aux « Conti », à la chemise arrachée (Air France)… Nous, c’est rien. Il s’agit d’une vitre de tourniquet et on en arrive à des choses comme ça… »

Un train de vie fantasmé

De son jardin, il entend les annonces des arrivées et des départs de la gare voisine. « À croire que j’étais prédestiné », sourit cet amateur de trains de marchandises, dans l’entreprise depuis neuf ans. Un salaire moyen à 1300 euros en tant qu’agent, quelques primes, des semaines entières d’astreinte pour assurer la maintenance des équipements électriques. Pas le grand train de vie qu’on voudrait coller à l’ensemble des salariés de la SNCF.

Privilégiés, nantis, corporatistes… Voilà pour les étiquettes à défaire. « Il faut que les gens comprennent qu’on n’est pas contre eux. On veut juste sauver notre travail », dit Karine, 37 ans, rencontrée un matin, dans le hall du Don du sang à Lille. « Une action positive » explique un syndicaliste au micro de la chaîne d’information en continu CNews. Une action pour faire parler d’eux autrement dans les médias, dit-il encore, devant un journaliste pressé de remballer.

Karine, embauchée comme contrôleuse en TER en 2016, raconte qu’elle vit sa première grève. Le statut des cheminots, jusque-là réservé aux nouveaux salariés français et européens de moins de 30 ans, ne la concerne pas. Elle est « contractuelle » et dépend d’un contrat semblable à ceux du secteur privé.

Mickaël, son compagnon de 38 ans, a rejoint l’entreprise en 1999. Au statut. Ce qui garantit à ce conducteur de TER un emploi à vie, le protégeant de tout licenciement économique mais pas d’une radiation. « On n’est pas syndiqué, précise-t-il. Nous, la grève, c’est pour notre poire… Il n’y a pas des avantages qu’à la SNCF. Regardez les professeurs, EDF, etc… Ce qu’on veut c’est tous les garder. Ce sont des acquis sociaux. »

« Je commence à 7h20, je finis à 15h48. Je fais mon métier, ma journée. Je ne comprends pas qu’on puisse dire qu’on est fainéant. »

Assis un peu plus loin, Alain, 26 ans, remplit aussi un questionnaire pour donner son sang.  Le jeune homme, embauché au statut il y a cinq ans, rénove des TGV. Depuis un an, il a rejoint Sud-Rail, par affinité avec certains collègues. « Je commence à 7h20, je finis à 15h48. Je fais mon métier, ma journée. Je ne travaille pas les week-ends mais j’ai des collègues qui sont dehors par tous les temps. Je ne comprends pas qu’on puisse dire qu’on est fainéant. »

Pendant trois mois, les cheminots du Nord de la France ont défilé dans les rues de Lille au rythme du calendrier de la grève fixé par l’intersyndicale de la SNCF. Crédit photo : Julien Pitinome

Quelques heures avant le début du premier préavis de cette grève 2018, le 2 avril, Gabriel Attal, porte-parole de La République en marche (LREM) déclarait vouloir faire « sortir ce pays de la gréviculture », sur les ondes de France Inter. L’expression, déjà utilisée par Jean-Marie Le Pen en 1995, en pleine grève générale contre la réforme des retraites, choque. « Il n’y a pas eu une année sans grève depuis 1947 à la SNCF », vocifère-t-on sur le plateau télé de Pascal Praud, présentateur sur CNews, dans une émission matinale consacrée au mouvement social. C’est vrai. En revanche, depuis 1980, les cheminots ne font grève qu’1,18 jours par an en moyenne. Traduction : l’entreprise publique connaît essentiellement des mouvements locaux et de moins en moins suivis. Mais les grèves des cheminots, capables de paralyser tout ou partie du pays, restent souvent dans les mémoires.

Une bataille historique ?

Au matin du 3 avril, toute l’attention médiatique se concentre sur cette nouvelle « bataille du rail » et sa forme inédite, votée par l’intersyndicale. Trois jours de travail, deux jours de mobilisation. Pendant trois mois. Éprouvant.

« La grève de mardi sera-t-elle record ? », interroge le quotidien Le Monde« L’unité syndicale, cible gouvernementale », titre le concurrent de gauche Libération. « La SNCF s’attend à une grève dure », annonce Le Figaro, quotidien classé à droite.

Un peu partout dans les Hauts-de-France, la première assemblée générale du mouvement fédère des centaines de cheminots. La direction annonce 33% de grévistes, au niveau national tandis que seuls 6% des trains régionaux et 12% des TGV circulent au nord de Paris. « Chez nous, c’est 80 % de grévistes aujourd’hui, annonce au micro un membre de la FGAAC-CFDT, syndicat de conducteurs de train. C’est historique pour nous. On ne l’a pas vu depuis 1995. » La référence qui circule de bouche en bouche.

« Alors, ils sont où les trains ? »

La gare Lille-Flandres, d’ordinaire si bruyante, est enveloppée de l’écho du silence. Des silhouettes aux gilets rouge, floqués « assistance voyageurs », vestes ajustées en-dessous, chaussures de ville cirées, sourires artificiels et figés, tournent en rond dans la salle des pas perdus. Un même bandeau défile sur les écrans d’information : « En raison d’un mouvement de grève nationale, la circulation des trains sera fortement perturbée les 3 et 4 avril. »

Quai zéro, à l’abri des regards des rares passagers, les prises de parole se poursuivent. Alex, un contrôleur de 44 ans, qui ne porte « pas d’étiquette sur (s)on blouson » récupère le micro, sous l’attention d’une centaine de grévistes et de deux policiers du renseignement lillois, talkie-walkie et carnets de note à la main. « Combien de temps va-t-on tenir ? Moi je propose la mise en place d’une caisse de grève intersyndicale pour financer les jours de grèves des conducteurs pendant dix jours. » Sa stratégie ? Pas de conducteurs, pas de trains qui roulent.

Arnaud Daussy, responsable CGT cheminots, secoue la tête. « Les conducteurs ne sont pas prêts à faire la grève par procuration. La grève « perlée » est une grève novatrice. C’est un mouvement national. On se doit de rester unitaire. » Déçu, Alex s’éloigne du banc. Il espérait « une alternative » mais parie sur « l’union sacrée » : « Ça va nous faire gagner ! En tout cas, moi, je vais me battre jusqu’au bout. »

La promesse d’un mouvement d’ampleur

Le retrait total de la réforme ferroviaire, portée par le gouvernement et accompagnée par la direction de la SNCF, apparaît comme non négociable dans les prises de parole successives. Les grévistes promettent un mouvement d’ampleur. Dans les Hauts-de-France, ils envahissent plusieurs bâtiments pour rencontrer direction interne et élus de la région. Des cortèges, plus ou moins fournis, défilent dans le centre-ville lillois. Des blocages au dépôt ferroviaire et quelques barrages sur des routes et rond-point nordistes sont mis en place. Comme ce 9 avril, au petit matin, à Lille.

Le 9 avril 2018, les cheminots en grève ont mené une action visant à bloquer les départs des bus Macron, désignés comme les « gagnants » de la grève en bénéficiant du report des voyageurs ne pouvant circuler en train.
Crédit photo : Julien Pitinome

« On les bloque à ce niveau. Et faut que ça dure un peu, d’accord ? » Deux cents mètres plus bas sur le boulevard de Turin, des bus « Macron » attendent leurs passagers. Deux lignes partent pour Paris. Un chauffeur s’avance, souriant, un gobelet de café fumant à la main. « Bonjour Messieurs, on va pouvoir bientôt passer ? » – « Non désolé, pas de trains donc pas de bus aujourd’hui ! »

Le chauffeur garde le sourire et retourne vers son bus. Après une quinzaine de minutes de blocage, un premier client, serviette marron à la main, approche. Moins cordial. « Est-ce que ça va durer encore longtemps ? » Une jeune femme le rejoint : « Je dois aller à l’aéroport. J’ai un avion à prendre et je ne peux pas le rater. Laissez-nous passer. » Le chauffeur est revenu. « On doit aller à l’aéroport pour bosser et vous nous bloquez. Vous êtes des voyous ! », s’emporte l’homme à la serviette. « Et toi, t’es un imbécile », riposte un cheminot.

« Nous aussi, on aimerait être au travail monsieur mais justement on est là pour ne pas le perdre », renchérit un gréviste. Toutes les voix se mêlent. Un membre de l’union locale de la CGT craque un fumigène à quelques centimètres des passagers du bus. « Là, tu cherches la bagarre », fulmine un second chauffeur, doigt en l’air. « Dans une demi-heure, on revient vers vous », répond un gréviste, intransigeant. « On veut juste aller travailler », supplie un homme en chemise. « Après ce sera les retraites, vos retraites. Il faut se battre », affirme Héloïse sans couvrir le brouhaha. Vingt ans qu’elle est de toutes les luttes cégétistes à la SNCF.

« Après ce sera les retraites, vos retraites. Il faut se battre »

Une dame explique qu’elle doit aller voir sa fille à Paris. « Vous allez partir. Ne vous inquiétez pas madame, rassure un syndicaliste, chasuble Sud-Rail sur le dos. On essaye juste de se montrer un peu et pour ça, on doit bloquer. Mais retournez dans le bus, je vous promets que vous allez bientôt partir. »

Depuis mi-mars, l’institut IFOP publie son « baromètre de la grève ». Au 6 mai, pour la dixième vague, l’IFOP annonce que 79% des Français.es interrogé.es pensent que le gouvernement ne cédera pas aux grévistes. Un nombre en hausse. Une crainte qui gagne également de plus en plus de cheminots au fur et à mesure que la grève dure. Autre chiffre, celui de « la bataille de l’opinion » : 44% des personnes interrogées soutiennent toujours les cheminots. C’est stable.

« On aime notre boîte »

« Quand j’ai commencé ce métier, il y a onze ans, je voyais des gens qui nous saluaient sur le quai, des enfants qui nous faisaient des signes de la main, se remémore Nicolas, 31 ans, conducteur TER, syndiqué à la FGAAC-CFDT. Ce n’est plus le cas aujourd’hui… »

Juste à côté, Jérémy, 38 ans, futur papa d’un garçon, soupire : « Ça nous tient à cœur. On aime notre boîte. On en est fier. » Les deux hommes sont conducteurs de TER et formés à conduire des trains de marchandises. « Je n’ai jamais traîné des pieds pour aller travailler. Aujourd’hui, j’ai du mal, j’ai de la rancœur », poursuit Jérémy, au matin de son trente-troisième jour de grève, à trois de la fin du mouvement.

« Je n’ai pas envie d’avoir plus d’argent. Je veux juste garder mes conditions de travail pour éviter des accidents… »

Ils racontent leurs journées pendant lesquelles « on ne mange jamais à la même heure », parfois juste « un sandwich à l’arrache en cabine », « on ne se couche jamais à la même heure », « on a toujours un rythme de travail différent ». « Je n’ai pas envie d’avoir plus d’argent. Je veux juste garder mes conditions de travail pour éviter des accidents, ajoute Jérémy. Dans le privé, c’est la recherche de la rentabilité. Il faudra aller toujours plus vite… Mais la sécurité des usagers est primordiale pour nous. »

Ils parlent salaires aussi. « J’ai un traitement à 1600 euros. Je ne peux pas être payé moins. Après, ce sont des primes qui s’ajoutent », détaille Nicolas. « Des primes cohérentes avec le métier. Ce n’est plus la prime charbon… » enchaîne Jérémy. Leurs fiches de paye peuvent osciller entre 2000 et 3200 euros. Pendant le mouvement, ils ont perdu entre 700 et 800 euros de salaire par mois. « On le savait mais c’est pas grave. L’enjeu est trop important », estime Jérémy.

D’après les chiffres 2016 du groupe ferroviaire, les salaires bruts des agents au statut ou contractuels vont de 2103 euros bruts imposables par mois, pour un temps complet d’agent au statut de qualification A, à 8040 euros mensuels bruts imposables, pour un temps complet de cadre supérieur. Quant aux retraites, les conductrices et conducteurs peuvent quitter l’entreprise dès l’âge de 52 ans, soit dix ans plus tôt que dans le privé. Les employés sédentaires atteignent l’âge de la retraite à 57 ans. Mais beaucoup travaillent au-delà de ces âges pour bénéficier d’une retraite à taux plein. Le régime des cheminots se rapprochant au fil des réformes de celui du régime général des retraites.

Un « vot’action », vote sanction

Comme la majorité de leurs collègues, Nicolas et Jérémy ont voté « contre la réforme », au cours d’une consultation interne, organisée le 14 mai par l’intersyndicale. Un « vot’action » dans lequel 94,97 % des votants (61,15 % des effectifs de l’entreprise) se sont opposés à la réforme. Une victoire pour les syndicats. Une sanction pour la direction de la SNCF, favorable à ce pacte ferroviaire.

Malgré le rejet massif exprimé en interne, les contours du texte se précisent sous les ors de la République alors que la grève se poursuit. Au Sénat, les parlementaires adoptent une série d’amendements proposés par l’UNSA et la CFDT, les deux syndicats qualifiés de réformistes. Sud-Rail et la CGT refusent en bloc. Jamais, l’unité intersyndicale n’aura été aussi fragile et superficielle.

A Lille-Flandres, les cheminots « sans étiquette » sont de plus en plus nombreux à s’exprimer dans les assemblées générales. « On sait que la direction annonce des chiffres de grévistes en baisse, rappelle Rudy, lors de celle du 28 mai. Les fiches de paye sont arrivées… Il y a des collègues qui ont repris le travail, il faut savoir pourquoi. »

Un autre : « Il n’y a pas de négociations possibles. Nous voulons le retrait du pacte. Je n’y crois pas trop. Je commence à moins y croire. Le gouvernement se fout de nous. Il va falloir durcir le mouvement. Là, je suis à moins 917 euros sur le mois mais ce n’est pas pour ça que je vais m’arrêter. »

« Il faut que des têtes tombent »

Vingt et un jour plus tard, Nicolas, le syndicaliste de Sud-Rail est de nouveau convoqué pour rendre des comptes sur la journée d’action, où une vitre de tourniquet a été brisée à l’entrée d’un bâtiment de la direction territoriale. Cette fois, il est interrogé par la sûreté ferroviaire et sa propre hiérarchie. Il est seul et n’a pas pu se faire accompagner par un élu syndical. Il ressort de l’entretien sonné. « Vol, recel, effraction, tentative d’incendie… », énumère-t-il. Les accusations sont multiples. La direction de la sûreté, soupçonnée de « répression syndicale », s’en défend dans les colonnes de La Voix du Nord  et  évoque « un entretien administratif (et non d’un dépôt de plainte) pour dégradation de matériel (et non pour vol et recel) ».

Le 22 juin 2018, un rassemblement de soutien est organisé devant un bâtiment de la direction régionale de la SNCF. Des menaces de sanction planent sur trois cheminots engagés dans la grève. Crédit photo : Julien Pitinome

La perspective de sanctions pouvant aller jusqu’à la radiation plane sur une dizaine de cheminots nordistes. Le 22 juin, une trentaine de grévistes organisent un rassemblement en soutien. Des élus syndicaux sont reçus par la direction pour réclamer l’abandon des plaintes et des sanctions internes.

À la sortie de la discussion, Marc Lambert, responsable régional Sud-Rail, reste inquiet : « C’est la fin, il faut que des têtes tombent. Nous sommes la région où il y a eu le plus d’exactions. » Le calendrier de la grève, établi par l’intersyndicale du rail, s’achève dans six jours. « Il faut décider si on fait une action maintenant ou si on se concentre pour préparer la défense des dossiers », annonce Marc Lambert.

« On n’est pas assez uni pour une action. Notre colère est froide. Cela fait trois mois qu’on est en colère, ça peut attendre. Au-delà des actions, il n’y a aucun blessé, aucun mort. Quand on parle de vol ou recel de vol, il s’agit d’une torche... », tient à rappeler Nicolas.

A Lille, trois cheminots risquent des sanctions pouvant aller jusqu’à la radiation pour avoir participé à des actions au cours de la grève. Crédit photo : Julien Pitinome

Sur le trottoir, Alex, le cheminot qui misait sur l’union sacrée, est amer. « On a essayé de bousculer un peu les organisations syndicales pendant le mouvement… Les gens connaissent le calendrier depuis deux mois. Cela n’a plus d’impact. J’ai l’impression qu’on n’a pas beaucoup écouté la base. C’était vendu d’avance. » Lui s’est battu jusqu’au bout.


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