Parcours Sup : tout comprendre en moins de dix minutes

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La nouvelle loi relative à l’orientation et à la réussite des étudiants (ORE) entre en vigueur le 8 mars 2018. Dès le 22 janvier, le gouvernement lance la nouvelle plate-forme Parcours Sup auprès des futur.es étudiant.es invité.es à saisir leurs vœux d’orientation pour la prochaine rentrée universitaire. Une mise en oeuvre express pour un texte dont l’esprit soulève de nombreuses questions sur le droit à l’éducation pour tous.

Le contexte

Fin septembre 2017,  3 700 bacheliers se retrouvent sans formation pour la rentrée universitaire, après un été angoissant pour plus de 80 000 d’entre eux en mal d’affectation. Les dysfonctionnements de la plate-forme Admission Post Bac (APB) servent de prétexte à l’annonce d’un nouveau système informatisé de répartition des futurs étudiants. APB est mort. Vive Parcours Sup.

Le calendrier

En trois mois, le gouvernement concocte un Plan Etudiants, présenté le 30 octobre 2017. Il décline vingt mesures censées améliorer les conditions d’entrée et de réussite à l’université. Le nouveau système, baptisé Parcours Sup, est mis en ligne dès janvier 2018. Il s’adresse à chaque futur.e étudiant.e souhaitant intégrer l’enseignement supérieur, dans des filières sélectives (classes prépa, BTS, DUT…) ou non (licences et première année des études de santé). La saisie des vœux, lancée le 22 janvier 2018, s’est achevée le 13 mars 2018 à minuit.

Le principe

Les futur.es étudiant.es formulent jusqu’à dix vœux et vingt sous-vœux pour obtenir une place dans une filière. Pour celles qui sont sélectives, le principe du classement des candidatures demeure inchangé, et se base sur le parcours des lycéens dans le secondaire (notes et appréciations générales en première et terminale, réussite au bac…). Environ un.e étudiant.e sur deux fait déjà ce choix d’orientation.

Pour les filières non sélectives, les commissions d’examens des vœux notifieront trois types de réponses aux nouveaux entrant.es : « oui », ils/elles sont alors admis.es s’ils et elles le souhaitent ; « oui si », ils/elles sont invité.es à suivre une remise à niveau en cas d’inscription dans la filière ; et, enfin, « en attente d’une place ». 

Malgré l’absence d’une case « refus », la possibilité de prononcer ces trois réponses introduit de fait un classement des dossiers, enterrant le principe existant jusque-là et qui faisait de l’obtention du bac l’unique condition d’accès à la filière non sélective de son choix.

Les arguments

Mettre fin au tirage au sort

Parmi les principaux changements, le gouvernement met en avant la fin du tirage au sort dans les filières sous tension, subi par les candidats et dénoncé aussi bien par les syndicats étudiants que par les responsables universitaires. Ces formations n’ont pas une capacité d’accueil suffisante pour inscrire l’ensemble des étudiant.es intéressé.es.

En 2017, 169 filières étaient concernées, soit 91 de plus que l’année précédente. Lors de la dernière rentrée universitaire, 115 formations ont sélectionné leur candidat via un tirage au sort (1% des étudiant.es concerné.es), solution injuste mais estimée la moins discriminante socialement. Le tirage au sort a ainsi réglé, à court terme, la question de l’inscription de ces nouveaux entrant.es à l’université, dans les filières les plus concernées par le manque de places : santé, droit, psychologie et sciences et techniques des activités physiques (STAPS).

Cependant, quid de la question de l’augmentation de la population étudiante, en progression depuis six ans ? Selon des chiffres extraits d’un rapport sur « L’état de l’enseignement supérieur et de la recherches en France« , édité en avril 2017, les inscriptions dans le supérieur ont été multipliées par huit en cinquante ans. Le nombre d’étudiant.es est ainsi passé de 310 000 dans les années 60 à 2 609 700 à la rentrée 2016, et pourrait atteindre 2 910 000 en 2025.

L’arrivée prochaine sur les bancs de l’université des enfants nés du baby-boom des années 2000 illustre l’absence de volonté d’adapter les capacités d’accueil à la réalité démographique. Dans ce contexte, la sélection à l’université semble être le choix privilégié pour y répondre. Les détracteurs de Parcours Sup, eux, demandent des moyens pour renforcer les équipes pédagogiques et administratives des filières du supérieur,  afin d’accueillir chacun et chacun.e souhaitant y accéder plutôt que de les en écarter.

Faire baisser le taux d’échec en première année de licence

C’est une bataille de chiffres et de points de vue, comme en témoignent ces deux tribunes. La première est rédigée par quatre cents professeurs d’universités opposés à la loi Vidal (lire ici). La seconde est signée par cinquante-cinq vice-présidents d’université favorables à la réforme (lire ici).

Tous prennent en compte le même taux de réussite en fin de première année de licence, avec passage vers la deuxième année : environ 40 %. Les différences d’interprétation concernent les 60 % d’étudiant.es restant.es. 

Pour le gouvernement, la volonté de modifier les conditions d’accès à l’université s’explique par ce pourcentage, assimilé au taux d’échec en première année de licence. Un gâchis imputé à une mauvaise orientation dès le secondaire, estime l’Etat, justifiant au passage la nécessité d’une réforme du bac et du lycée.

En novembre 2017, le ministère de l’Enseignement supérieur, de la recherche et de l’innovation publie une note (consultable ici) détaillant le taux de réussite en licence d’une cohorte de bacheliers diplômés en 2012 et inscrits à l’université la même année. Quatre ans après le début de leur cursus, ils sont 28 % à décrocher leur licence en trois ans et 13 % en quatre ans. Ce qui revient à 41 % de réussite en licence en trois-quatre ans.

Qu’en est-il des autres étudiant.es ? Dans cette autre note du ministère, on lit ceci : « Sur l’année 2013/2014, 29 % des étudiants suivis dans la cohorte sont en L1. A l’issue de cette année, 43 % passent en L2, 22 % redoublent ou poursuivent dans une autre L1 et 35 % abandonnent les études en licence. Ces abandons représentent 10 % des effectifs initiaux de la cohorte. »

En résumé, 65 % des étudiant.es restent à l’université après leur première année :

  • soit parce qu’ils ont réussi le passage en L2
  • soit pour redoubler leur licence 1
  • soit pour rebondir dans une autre filière (licence ou formation plus courte, type BTS)

Des données qui relativisent le taux d’échec en licence, martelé pour encourager la mise en route rapide de la réforme, portée par Frédérique Vidal.

Ce taux d’échec seriné par la ministre occulte une autre réalité : pour beaucoup d’étudiant.es, la première année universitaire, pluridisciplinaire et généraliste, est également une année d’orientation qui prolonge la construction d’un projet professionnel, initié dans le secondaire, quand d’autres, enfin, choisissent l’université pour acquérir des savoirs avant des compétences. La philosophie du texte ORE bouscule ces cas de figure. Article 3 : « Pour déterminer ces capacités d’accueil, l’autorité académique tient compte des perspectives d’insertion professionnelle des formations, de l’évolution des projets de formation exprimés par les candidats ainsi que du projet de formation et de recherche de l’établissement. » Autrement dit, l’université calquera son activité de formation des étudiant.es aux besoins immédiats du marché du travail.

Des attendus pour améliorer la réussite

Pour guider les étudiant.es dans le choix de leur licence, une série d’attendus a été rédigée pour chaque mention. L’intégralité est à retrouver ici. En droit, l’une des filières non sélectives les plus sous tension, voici un extrait de la liste des préconisations formulées à l’attention des futur.es inscrit.es.

  • « Savoir mobiliser des compétences d’expression écrite et orale qui témoignent de qualités rédactionnelles et oratoires. »
  • « Disposer d’aptitudes à la compréhension, à l’analyse et à la synthèse d’un texte. » Ici, les intéressé.es sont priés de « comprendre » l’écrit.
  • « Avoir répondu à un questionnaire d’auto-évaluation disponible sur le site de l’Onisep (…). Avoir répondu à ce questionnaire est une condition de recevabilité du dossier. Cette attestation sera à joindre au dossier de candidature. »

La lecture de ces attendus interroge sur la vocation de l’université et son rôle de lieu d’enseignement et de formation. Les future.s étudiant.es en droit devraient avoir, dès le lycée, développé une capacité une aptitude à plaider et rédiger des actes juridiques. Dans la plupart des filières, ils gagneraient aussi à maîtriser plusieurs langues. Ou encore avoir une ouverture sur le monde ; ainsi, ceux qui auront eu la chance de voyager, de participer à des séjours linguistiques, tireront sans doute mieux leur épingle du jeu que ceux qui n’auront pas eu cette possibilité.

En effet, pour les futur.es entrant.es à l’université, le parcours d’orientation ne s’arrête pas à auto-mesurer leur capacité à réussir dans une filière. Ils et elles devront, pour chaque dossier, fournir CV et lettres de motivation, qui participeront à leur futur classement. Et dans cette mise en concurrence-là, les élèves les plus démunis socialement risquent d’être les derniers servis. La loi ORE deviendra-t-elle la loi des plus forts ? Drôle de méthode pour lutter contre l’orientation par défaut.


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