Loi Vidal : la mobilisation étudiante face à « l’État d’ordre » (4/4)

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Engagée depuis l’automne 2017 contre l’application de la loi Vidal et les nouvelles conditions d’accès à l’université, la mobilisation étudiante du printemps 2018 se renforce à mesure que la répression policière s’intensifie. Pour le président Macron, « l’État d’ordre » doit primer sur la contestation. Retour en quatre épisodes sur une série de manifestations et de prises de paroles à Lille.

« La sélection remet en cause notre vocation de professeur à l’Université publique »

« Je viens surveiller ton examen… » Devant son collègue d’allemand, Julien O’Miel, 33 ans, enseignant-chercheur en science politique à l’Université de Lille, hausse les épaules : « Je ne te l’ai pas demandé. Il n’y a rien qui t’y oblige, et en plus, ça casse notre grève… » Chez les enseignants-chercheurs de sa discipline, le mouvement est en cours depuis douze jours. Douze professeurs titulaires sur quinze de la filière, membres du Collectif pour l’égalité d’accès à l’université, sont en grève depuis le 9 avril 2018. Date du coup d’envoi des examens à Lille, jour où la police a chargé et gazé plusieurs dizaines d’étudiants sur le parvis de la faculté de droit.

Sur le parvis, des professeurs, témoins des violences contre leurs étudiants, annoncent publiquement leur mise en grève. Certains devaient faire passer des examens le jour même.

Dans le hall, le collègue germaniste se justifie. « Je suis volontaire, personne ne m’a obligé. C’est pour les étudiants que je le fais. Ceux qui veulent composer. » Julien O’Miel n’écoute déjà plus. Le professeur, allure d’éternel étudiant en polo marine et jean large sur baskets noires, regarde vers la salle d’examen où des « premières année » l’attendent. Depuis novembre, il participe à toutes les réunions, organisées par les étudiants lillois, contre l’application de la loi Orientation et réussite des étudiants (ORE), ouvrant la voie à la sélection à l’entrée à l’université. Pendant les manifestations, il se place au premier rang. Avec des confrères grévistes, il a été jusqu’à dormir dans un amphithéâtre occupé par quelques-uns de ses étudiants. « On craignait de voir les étudiants se faire déloger à coups de matraque », dit-il.

Pendant que les téléphones et sacs sont déposés, en haut et en bas de la salle d’examen, Julien O’Miel s’installe au micro de l’amphi B. Seul le bruit d’une craie sur le tableau rompt le silence. Dans le dos du professeur, un jeune homme inscrit comme aide à la réflexion pour l’épreuve : « Je réponds aux questions en répondant aux attaques du gouvernement. »

« Bonjour à toutes et tous, juste avant de vous laisser procéder à l’examen, j’aimerais vous expliquer pourquoi, aujourd’hui, je suis en grève, et pourquoi je n’assurerai pas la surveillance de mon examen. » L’enseignant dénonce « les conditions indignes d’organisation des examens », dues à la « présence massive de policiers en armes et en faction devant les amphis ». Et regrette l’absence de dialogue avec la présidence de l’Université de Lille, au sujet de la loi ORE et de Parcoursup.  Une réforme qu’il considère comme « une bombe d’inégalités sociales à retardement », qui, « au fur et à mesure des années, va évincer les enfants des catégories populaires et les profils atypiques ».

« Foucault doit se retourner dans sa tombe »

« Michel Foucault doit se retourner dans sa tombe, poursuit-il dans un silence des plus religieux. Cette réforme néolibérale incarne tout ce qu’il critiquait : le classement comme outil de gouvernement ; la mise en concurrence des individus dès le plus jeune âge ; le tri social généralisé sous couvert de méritocratie ; la croyance en la possibilité de traduire le social en indicateur. »

Dans un dernier argument, en référence au gel des moyens, il conclut : « La coupe est pleine, donc vous aurez compris pourquoi je me mets en grève. Parce que je veux défendre l’Université que j’aime. Celle qui permet à tous les lycéens et lycéennes d’accéder au savoir, dans de bonnes conditions. Et rappeler que la meilleure protection contre le chômage, c’est le diplôme. Merci. » Un étudiant se lève, rejoint par un deuxième, puis par un tiers de l’amphithéâtre. Debout ou assis, tous applaudissent ce professeur qui quitte l’estrade.

« Là, on vous demande, si vous nous soutenez dans le boycott des examens »

Dix jours plus tôt, la question du boycott des examens par les enseignants-chercheurs avait été débattue au cours d’une assemblée générale, organisée sur le campus Pont-de-Bois, à Villeneuve-d’Ascq. « Nous sommes dans la mobilisation tous les jours. Vous nous avez soutenus dans la grève. Là, on vous demande, si vous nous soutenez dans le boycott des examens », interpelle une étudiante en licence 2 de science politique, qui a rendu copie blanche à l’occasion d’une inédite grève des copies.

Une évidence pour Fabien Desage et Thomas Alam, professeurs de science politique. Dès le 9 avril, ils ont refusé de surveiller leurs examens. À quelques heures des vacances de printemps, ils ont un ultime oral à faire passer à leurs étudiants de master 1. « Faites-nous trois pages d’analyse du mouvement en cours, à partir de la sociologie des institutions, au cas où… »propose Fabien Desage, comme alternative. « Cette matière, soit elle va être neutralisée car l’examen n’aura pas lieu. Soit, elle fera l’objet d’un rattrapage. Mais là, au moins, vous n’aurez plus à y penser », complète Thomas Alam.

Un étudiant lève la main : « Si l’Université de Lille décide d’appliquer cette réforme, c’est quoi la suite ? » Dans cette filière, quinze enseignants-chercheurs et un personnel administratif contractuel encadrent 1 500 étudiants. Deux cents étudiants supplémentaires sont attendus à la rentrée. « Si rien ne change, on ne sera pas capable de donner nos cours. Cette année, ça a été la croix et la bannière pour arriver à recruter cinquante-quatre vacataires. Je ne sais pas si vous imaginez. C’est un truc dingue. Cinquante-quatre vacataires, ça veut dire une centaine de dossiers de gens à gérer du début à la fin pour les recruter par semestre », explique Fabien Desage. Des recrutements assurés par Anne-Cécile Douillet, autre enseignante-chercheuse.

« C’est vrai que je l’ai senti, particulièrement cette année. Nos travaux dirigés (TD) ont commencé plus tard. Les conditions d’enseignement sont moins bonnes qu’au début de ma licence », témoigne une jeune femme au premier rang de la salle de classe. « Là, c’est un signal pour dire stop, notamment face au déploiement policier délirant. Mais la raison pour laquelle on fait grève, c’est aussi le manque de moyens et cette situation sera toujours là en septembre… Les CRS ne seront pas là mais les conditions de travail seront les mêmes, voire aggravées ! », prédit Thomas Alam.

« Pour nous, vous n’êtes pas un problème, insiste Fabien Desage. Le fait qu’il y ait beaucoup d’étudiants, que notre filière soit attractive, qu’on ait un taux de réussite très élevé en première année, c’est une fierté. Si on a les conditions et les moyens, on est capable de vous former, même de former des étudiants qui ont des difficultés d’orientation. La sélection, c’est une façon de remettre en cause notre vocation de professeur de l’Université publique. On n’a pas choisi d’enseigner ici pour faire des petites copies des grandes écoles sélectives !  »

Un message pour la CFVU

Ce message, les enseignants grévistes voulaient l’adresser aux élus de la Commission formation et vie universitaire (CFVU), réunie au siège administratif de l’Université de Lille (UDL), le 19 avril. C’était la veille. À l’ordre du jour, la proposition de mettre en place une commission centrale de classement des vœux des lycéen.nes. sur Parcoursup, pour contourner le refus de treize composantes de l’UDL de participer à la sélection. L’affaire représente quelque 20 000 dossiers.

– « Bonjour, nous sommes élus de la commission, nous avons une réunion et nous voudrions passer », annonce Laurence Le Douarin, maître de conférences en sociologie, à un cordon de CRS aligné devant elle.

– « Désolé, vous ne passerez pas sans autorisation ! », lui répond un gradé.

Le 19 avril, des enseignants-chercheurs grévistes souhaitaient s’adresser aux élus de la Commission de la vie universitaire et de la formation. Un barrage de CRS les a empêchés d’accéder au site.

– « C’est notre université, nos bâtiments et on ne peut pas y accéder ?, s’étonne Thomas Alam. C’est quand même incroyable ! »

– « Restez là, s’il vous plaît », ordonne un policier, stoïque.

 

– « Nous avons nos cartes professionnelles ! », brandit Isabelle Bruno, maître de conférences en science politique.

– « C’est la consigne… Si on nous donne l’autorisation, vous pourrez y aller. Essayez de les appeler », conseille le CRS.

Derrière la dizaine de professeurs, une cinquantaine de personnes, dont une majorité d’étudiant.es, sont présentes en soutien. Nathalie Ethuin, maître de conférences en science politique, attrape son téléphone d’un geste rageur. Au bout du fil, une vice-présidente de l’UDL. « Nous aimerions accéder à la CFVU. Nous avons un message à passer. » Silence. « Juste une délégation de cinq professeurs et une journaliste. » Nouveau silence. « Nous en avons juste pour une minute. » Elle raccroche. « Elle va se renseigner… »

Deux minutes passent. Le téléphone sonne. C’est non. De nouveaux CRS viennent garnir le cordon. « C’est honteux ! », crie un professeur. « Inadmissible ! » – « Camart (du nom du président de l’UDL) démission ! » « Allez, on lit notre message et on s’en va ! » Un homme déplie une feuille : « Nous, personnels de l’Université de Lille, nous demandons à nos collègues de respecter la démocratie universitaire. (…) Nous demandons de surseoir à toute prise de décision brutale et autoritaire sur Parcoursup et d’attendre la tenue de l’assemblée générale des personnels. »

Des universitaires inquiets

Quatre semaines après cette fin de non-recevoir, enseignants et personnels administratifs se retrouvent pour envisager la suite des actions possibles. Ce jour-là, la discussion va au-delà de leur opposition à Parcoursup. Depuis six ans, le nombre d’étudiants augmente plus vite que les besoins d’investissements dans le supérieur. Déjà, devant ses étudiants de master, Fabien Desage partageait ses inquiétudes. « L’Université, ce sont des enseignants et des personnels ; ce qu’on dit, c’est qu’on ne sera pas capable de tenir. Alors, oui, ils vont peut-être mettre en place la réforme mais que se passe-t-il si demain, Rémi Lefebvre, Guillaume Courty, Isabelle Bruno, Fabien Desage ou Thomas Alam partent en arrêt-maladie ? Vos formations n’existent plus parce qu’elles reposent aujourd’hui, trop, sur nos épaules. Si nous partons en arrêt-maladie parce qu’on a des conditions de travail inadmissibles, la formation s’arrête. »

Le 15 mai, le même malaise s’est exprimé dans les rangs de l’assemblée générale des personnels. Sur la droite, une professeur du département physique alerte sur la mise en concurrence annoncée des composantes de l’UDL pour décrocher des budgets sur le volet pédagogique. « On connaissait ça avec la recherche. Maintenant, pour financer tout ce qui doit changer dans nos programmes universitaires, ça va être sur des appels à projet… »

En bas, plusieurs personnels vacataires et non titulaires rappellent que les retards de paiement s’accumulent. « Il y a des gens qui ne sont pas payés des vacations du premier semestre, qui n’ont pas de contrat et ne savent pas à qui s’adresser », raconte une porte-parole du collectif Précaires ESR.

En haut, une enseignante-chercheuse du département art met en garde sur le non-remplacement des congés maladie et maternité : « On est en train de se dire que, peut-être, on ne va plus chercher de chargés de cours pour se remplacer l’an prochain. Et qu’à force, il n’y aura pas d’enseignants devant les étudiants. En cinéma : six enseignants-chercheurs, vingt-quatre chargés de cours et une enseignante-chercheuse en congé maternité, au premier semestre. Et on nous refuse un attaché temporaire d’enseignement et de recherche (ATER). En danse, trois enseignants-chercheurs, dix-huit chargés de cours. Je serai en congé maternité au premier semestre. On nous refuse un ATER ou un contractuel… On arrête ! On arrête cette espèce de pressage dont on est en train de crever ! »


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