Loi Vidal : la mobilisation étudiante face à « l’État d’ordre » (3/4)

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Engagée depuis l’automne 2017 contre l’application de la loi Vidal et les nouvelles conditions d’accès à l’université, la mobilisation étudiante du printemps 2018 se renforce à mesure que la répression policière s’intensifie. Pour le président Macron, « l’État d’ordre » doit primer sur la contestation. Retour en quatre épisodes sur une série de manifestations et de prises de paroles à Lille.

Sur les parvis… les CRS

« Sortez vos cartes d’identité et vos convocations, s’il vous plaît ! Personne ne rentrera sans ! » Parvis de la faculté de droit de Lille-Moulins. Pendant qu’un vigile filtre l’entrée, un homme en bleu des compagnies républicaines de sécurité (CRS) tapote un bouclier transparent, posé devant ses pieds bottés.

« Punaise, ça fout la boule au ventre », souffle une brune, quelques fiches de révision à la main. « C’est inadmissible ce qui se passe, s’emporte Pénélope, 22 ans. C’est sûr, je mets « en grève sur ma copie ! » En ce lundi 9 avril, premier jour des examens du second semestre 2018, la sécurité aux abords de l’université n’a jamais été aussi visible. Dans le hall de la faculté, l’agent habituellement déployé pour Vigipirate a été rejoint par cinq collègues. De l’autre côté de la porte vitrée automatique, une quarantaine de CRS sont alignés sur le parvis Debeyre.

Quelques heures après le blocus du jeudi 6 avril, le président Jean-Christophe Camart déclarait dans La Voix du Nord : « Je respecte ceux qui réagissent mais il y a aussi une grande partie des étudiants qui souhaitent pouvoir passer (les examens). Concernant les forces de police, le préfet met en œuvre les moyens pour permettre aux étudiants d’accéder au campus. » Le soir même, une dizaine de cars de CRS stationnent autour de son site universitaire, décourageant toute nouvelle tentative de blocage. « C’est la station V’Lille (vélos urbains) la mieux gardée de Lille », ironise, après coup, un journaliste. À l’extérieur de la faculté, la matinée a été calme. En apparence.

Lundi 9 avril, à l’issue d’une action devant le conseil régional, des cheminots ont souhaité montrer leur soutien aux étudiants mobilisés contre la loi Vidal, en venant assister à leur assemblée générale.

Midi. A quelques dizaines de mètres de la place Déliot, les portes de la ligne 2 du métro s’ouvrent sur un joyeux bazar. Une cinquantaine d’étudiants et de cheminots arrivent pour l’assemblée générale désormais quotidienne de Lille-Moulins. Depuis une semaine et le début de la grève à la SNCF, les deux parties travaillent à la convergence de leurs combats. Contre la sélection et le manque de moyens à l’Université pour les plus jeunes. Contre la libéralisation du rail pour leurs aînés. Contre « Macron et son monde » pour tous.

« Les examens ne se passent pas bien dans toute la France »

Léon, étudiant en sciences politiques, attrape un mégaphone et ouvre le tour de parole. « J’étais en examen ce matin à 9 heures. Je dénonce le fait que si aujourd’hui, il y a autant de policiers sur le campus, c’est parce qu’on est une des premières facs de France à avoir des partiels et que l’Etat veut faire un exemple, en montrant que les examens se passent bien dans toute la France. Eh bien, non ! Les examens ne se passent pas bien dans toute la France. Il y a un mouvement social. Il y a des policiers qui matraquent et gazent des étudiants devant leur campus. Ça, c’est intolérable. Ce sont des dérives autoritaires. On ne peut pas laisser passer ça ! »

Sur le campus de Lille-Moulins, la présence de CRS suscite la colère parmi les étudiants, soucieux de se réapproprier leur faculté.

La politique de la matraque pour réprimer les mobilisations étudiantes n’est pas une nouveauté de l’ère Macron. Dans un article, publié dans Slate, Florian Besson, spécialiste du Moyen Age, rappelle que « dans les années 1451-1455, les « chahuts » estudiantins se multiplient à Paris » . L’historien fait référence à une grande manifestation étudiante, organisée en 1455 : « Pas de gaz lacrymogènes alors : on y va à la hache, et plusieurs étudiants perdent la vie. »

De cette époque, l’enseignement supérieur hérite des « franchises universitaires », qui placent l’université en dehors du domaine public. Aujourd’hui, l’article 712-2 (6) du code de l’Education désigne les présidents d’universités comme seuls responsables du maintien de l’ordre pouvant faire appel à la force publique dans leurs propres enceintes. À une exception près.

Dans un guide juridique, édité en septembre 2016, la Conférence des présidents d’université (CPU) consacre un chapitre à « la police au sein des universités » et précise : « L’inaction du président dans l’exercice de ses pouvoirs de police, si elle cause un dommage, engage la responsabilité de l’université. Le recteur et/ou le ministre peuvent par ailleurs se substituer au président en cas d’inaction de sa part. »

Cinquante ans après Mai-68, les CRS à la Sorbonne

Depuis son existence, l’histoire de l’Université est ponctuée de grèves pour l’amélioration des conditions de vie des étudiants. En 1947, ils se mobilisent contre la réduction des bourses et l’augmentation des frais d’inscription. En 1954, le mouvement s’organise contre l’insuffisance des crédits budgétaires. Les mouvements des années 60, eux, s’inscrivent dans un contexte plus international. L’année 68 et sa jeunesse parisienne révoltée par la guerre du Vietnam en deviennent le symbole.

Le 29 mai 1968, après des semaines d’affrontements entre policiers et étudiants, Maurice Grimaud, préfet de Paris, adresse une lettre à ses hommes pour « parler d’un sujet que nous n’avons pas le droit de passer sous silence : c’est celui des excès dans l’emploi de la force ». Il écrit : « (…) je comprends que lorsque des hommes ainsi assaillis pendant de longs moments reçoivent l’ordre de dégager la rue, leur action soit souvent violente. Mais là où nous devons bien être tous d’accord, c’est que, passé le choc inévitable du contact avec des manifestants agressifs qu’il s’agit de repousser, les hommes d’ordre que vous êtes doivent aussitôt reprendre toute leur maîtrise. Frapper un manifestant tombé à terre, c’est se frapper soi-même en apparaissant sous un jour qui atteint toute la fonction policière. Il est encore plus grave de frapper des manifestants après arrestation et lorsqu’ils sont conduits dans des locaux de police pour y être interrogés. »

Cinquante ans plus tard, les CRS sont de retour à la Sorbonne. De Toulouse à Lille, en passant par Bordeaux, Rennes, Nantes ou encore Grenoble, la contestation étudiante est marquée par des images de répression, plus ou moins violentes. Le 20 avril, Tolbiac est évacuée par une centaine de CRS, donnant naissance à une rumeur autour d’un blessé grave. « Le campus de Lettres évacué de force », titre L’Est républicain, le 2 mai, à propos du campus de Nancy. Deux jours plus tard, Ouest France annonce : « L’amphi évacué, la fac de lettres fermée », à Brest. Le compte Twitter AG Lutte Brest détaille : « L’amphi 2 a été expulsé ce matin à 7 heures. Pas d’interpellations. » En quelques semaines, les recours à la police se multiplient. Faire intervenir la police dans une université dépasse la simple question légale. Qu’est-ce que cela dit d’un pouvoir en place ?

La présence massive de CRS accentue la colère des étudiants sur le campus de Lille-Moulins.

L’intervention policière du 6 mars, à Bordeaux, est l’une des premières de la chronologie 2018 de la mobilisation étudiante. L’événement est aussi brutal que soudain. Il est 20 heures, une trentaine d’étudiants sont réunis en assemblée générale dans un amphithéâtre du site de la Victoire, dans le centre-ville de Bordeaux. Craignant un blocage des activités, Manuel Tunon de Lara, le président de l’Université, demande une intervention policière. Plusieurs étudiants filment, au smartphone, l’arrivée des CRS.

« Les policiers sont intervenus avec mesure et professionnalisme face à des comportements violents dans le cadre d’une occupation irrégulière », déclare la préfecture de la Gironde au quotidien Le Monde. Puis, reconnaît « une évacuation un peu musclée, car des objets ont été lancés sur les policiers ». Les premières vidéos, partagées sur les réseaux sociaux, montrent des étudiants, l’attitude pacifique, expulsés à coups de matraques et de menaces.

« Nous ne pouvons qu’être choqués, collectivement, face à l’incursion de la violence dans l’enceinte de l’université, quelle qu’en soit la forme » – Manuel Tunon de Lara, président de l’Université de Bordeaux, après l’intervention policière du 6 mars

Dans la soirée du 6 mars, un mail « URGENT » annonce la fermeture du site. Une partie de la communauté universitaire appelle à la démission du président. Ce dernier réagit le vendredi 9 mars, dans un mail envoyé à 17 heures 11 : « Les conditions de l’évacuation (…) ont suscité et suscitent encore beaucoup d’émoi. Un émoi que je comprends et que je partage, avec l’équipe de direction. Nous ne pouvons qu’être choqués, collectivement, face à l’incursion de la violence dans l’enceinte de l’université, quelle qu’en soit la forme. » Il évoque une précédente occupation pacifique, qui, deux ans plus tôt, avait mal tourné : « C’est dans ce contexte, et après avoir rappelé deux fois aux étudiants l’impossibilité d’une occupation nocturne face au risque pour la sécurité des personnes et des biens, que j’ai demandé l’évacuation des locaux universitaires (…). »

Un étudiant en soins intensifs à Toulouse

Parfois, le juge administratif entre dans la boucle. Comme à Toulouse. Le 3 mai, la justice a ordonné le déblocage du site du Mirail, où des bâtiments étaient occupés depuis le 6 février. Vers 4 heures du matin, « entre 60 et 70 étudiants étaient présents dans le grand amphithéâtre de l’université quand environ 200 CRS et policiers de terrain sont intervenus », relate La Dépêche du Midi. Une fois mis dehors, plusieurs étudiants décident de se rendre à la gare Matabiau. Sur le trajet, Guilhem est suspecté d’avoir détérioré une caméra de surveillance. Une version contredite dans un récit reconstitué par Lundi matin.

L’étudiant, interpellé par la Brigade anti-criminalité, est touché dans l’explosion, a priori accidentelle, d’une grenade de désencerclement. Il est admis en soins intensifs pour des blessures au thorax. Le parquet de Toulouse ouvre une enquête, confiée à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) et à la sûreté départementale de Haute-Garonne. Dans un communiqué, la famille de l’étudiant et leurs avocats s’indignent « de l’usage d’armes par la police, particulièrement dans le cadre d’un mouvement social et à l’encontre de civils ».

Le 9 avril, des CRS ont été dépêchés dans l’enceinte du campus Lille-Moulins. Objectif : empêcher toute nouvelle tentative de blocus pour garantir l’accès aux locaux aux étudiants souhaitant passer leurs examens.

À Lille, la présence massive de la police sur le campus de Lille-Moulins, le 9 avril, a convaincu plusieurs enseignants-chercheurs de ne pas faire passer leurs examens. « Quand vous voyez des hommes avec des fusils d’assaut devant votre amphi, comment voulez-vous travailler ? », s’indigne une professeur de la filière sciences politiques.

Devant les étudiants réunis pour l’AG, Philippe Enclos, maître de conférences en droit privé et sciences criminelles, membre du syndicat national de l’enseignement supérieur – fédération syndicale unitaire (SNE SUP-FSU), opposé à la loi ORE, appelle « (s)es étudiants à se mobiliser ».

Le 9 avril, étudiant.es et cheminot.es ont participé ensemble à l’assemblée générale pour dénoncer la présence policière massive devant la faculté de droit de Lille.

« La fac, elle est à qui ? », pousse une voix grave, à l’issue des prises de parole. « Elle est à nous ! », lui répondent ses camarades. « Partez ! », crient d’autres. Etudiant.es et cheminot.es se regroupent derrière la banderole « Sélection, piège à cons », placée en tête de chaque défilé. Une colonne de CRS se place devant les portes d’entrée de la faculté. En rangs de plus en plus serrés, les étudiant.es reprennent d’une voix : « Flics et fachos hors de nos facs, on répondra chaque fois qu’on nous attaque ! »

La petite foule devient plus compacte. Dans ce nouveau face-à-face, les étudiants tentent de regagner symboliquement, centimètre par centimètre, ce parvis Debeyre qui leur est habituellement dédié. Les policiers, eux, ne bronchent pas. Un homme annonce dans sa radio qu’il se tient prêt à les faire reculer. Derrière lui, ses collègues fixent froidement les visages juvéniles. « La République est en marche, qu’on lui casse les jambes ! » chantent encore les étudiants. La zone de contact se rapproche. La banderole se frotte aux boucliers. La seconde d’après, tout bascule. Encore.

Face au groupe qui se rapproche, un policier prévient dans sa radio qu’il s’apprête à les faire reculer.

Pssshit. Un coup de gaz à hauteur d’yeux fait descendre plusieurs étudiant.es et cheminots des marches. La charge fait le reste. Des bouteilles en plastique et des canettes métalliques sont lancées en direction des CRS. Matraques levées, ces derniers poussent le groupe jusque sur la voirie.

La violence de l’instant en déroute plus d’un. Les cheminots présents découvrent, malgré eux, l’attitude agressive des forces de l’ordre à l’égard des étudiants. Sur la route, un cercle se dessine. Un ampli et un micro sont branchés. Nouvelles prises de parole. Au micro d’Europe 1, Rémi Lefebvre, professeur gréviste de sciences politiques, s’interroge, l’air grave : « Peut-on vraiment composer dans ces conditions ? » Un étudiant, les yeux rouges, s’approche d’un gendarme indifférent : « Pourquoi vous nous gazez au juste ? »

Un étudiant gazé au visage s’indigne auprès d’un CRS.

Il est bientôt 13h30. La file d’étudiants convoqués pour les examens de 14 heures se structure, malgré l’indignation.

« Je ne pense pas qu’on soit favorable à passer des examens alors qu’on vient de se faire gazer comme des porcs. La question n’est plus politique, déclarait Amélie, étudiante en deuxième année de sciences politiques pendant l’assemblée générale. Il ne s’agit plus de la sélection. La question, c’est si oui ou non, en France, on est d’accord d’aller en examen avec des CRS, des armes dans nos facs. Mais, où est-on ? Où est l’État de droit ? Ce n’est plus une question de politique, c’est une question de sécurité. Le danger, ce n’est plus nous, c’est eux ! »


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