Loi Vidal : la mobilisation étudiante face à « l’État d’ordre » (1/4)

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Engagée depuis l’automne 2017 contre l’application de la loi Vidal et les nouvelles conditions d’accès à l’université, la mobilisation étudiante du printemps 2018 se renforce à mesure que la répression policière s’intensifie. Pour le président Macron, « l’État d’ordre » doit primer sur la contestation. Retour en quatre épisodes sur une série de manifestations et de prises de paroles à Lille.

28 mars 2018 : l’étincelle lilloise

« Y a les flammes qu’on éteint. Y a les feux qu’on attise !  » Place de la République à Lille. Une poignée de jeunes hommes défroissent leur banderole, avant de remonter écharpes et foulards marines et noires sur leur nez. Ce jour de mars, quelques gouttes de pluie s’écrasent sur le Parvis des droits de l’homme, mais il en faut plus pour entamer la détermination des étudiant.es réuni.es.

Six jours plus tôt, des images d’un commando d’hommes cagoulés frappant et chassant des étudiants d’un amphithéâtre à Montpellier ont été diffusées sur les réseaux sociaux. Première étincelle nationale. À Lille, d’autres affrontements entre identitaires locaux et étudiant.es ont fait réagir jusque dans le bureau de la maire. « Les menaces et violences d’une poignée d’identitaires contre les étudiants de la fac de droit (…) sont intolérables et doivent être sanctionnées. J’apporte mon soutien aux étudiants de Lille comme ceux de Montpellier », écrit Martine Aubry (PS) sur son compte Twitter, le 27 mars. Vingt-quatre heures plus tard, quelques étudiants placent une banderole renforcée « Martine (parfois) antifa », à l’avant de leur cortège. 

Le lendemain de l’affrontement montpelliérain, ils étaient deux cents à se retrouver sur le parvis de la faculté de droit, dans le quartier de Lille-Moulins, pour une assemblée générale spontanée. Dans les heures qui ont suivi, le Collectif de résistance à la sélection (CRS) appelait à « une journée nationale de mobilisation le mercredi 28 mars contre les interventions policières et fascistes sur les campus universitaires et à rejoindre les manifestations des fonctionnaires, cheminot.e.s, étudiant.e.s etc. luttant contre les réformes ultra-libérales du gouvernement ».

En début d’après-midi, le cortège a quitté la place de la République pour défiler pendant plus de deux heures dans les rues de Lille. Après avoir quitté le parcours officiel, les étudiants ont été chargés par des CRS, appelés à les disperser.

Bientôt 14 heures. À  quelques mètres de la préfecture du Nord, les corps se serrent. Une seconde banderole « Sélection, piège à cons » a été déployée. Pénélope, 21 ans, blonde, gueule d’ange, soulève une pancarte « Indignons-nous ». Les visages juvéniles et souriants sont partout autour du sien. Pour beaucoup, c’est le temps des premières manifestations. Le bourgeonnement d’un printemps social ? 

Depuis que Frédérique Vidal, ministre de l’Enseignement supérieure, a dévoilé sa loi pour conditionner l’entrée à l’université, des poches de contestation fleurissent sur les campus français. Nantes, Dijon, Rennes… Une dizaine de villes universitaires s’organisent contre la sélection et le tri social redouté avec la mise en œuvre du texte. 

En tête de cortège, une banderole renforcée rend hommage au soutien de Martine Aubry, après l’agression d’étudiants par des militants identitaires.

La place de la République reste à l’arrière-plan. Rue Pierre-Mauroy, les premiers pétards claquent, faisant sursauter les moins habitués. Le cortège avance, le pas tranquille, sous la surveillance discrète d’agents des renseignements généraux et d’hommes de la brigade anti-criminalité, en civil

Porte de Paris, le cortège s’arrête. « À droite ! », annoncent des étudiants. « À gauche ! », scande l’autre moitié du cortège de tête, qui s’engage dans le giratoire, entraînant la petite foule dans son sillage. « Non, suivez-nous ! », crie une jeune fille, autocollant « jeune communiste » sur la poitrine. « Le parcours (officiel) est par ici », hurle un petit groupe, mines défaites. L’envie de faire un saut à la gare Lilles-Flandres, en soutien aux cheminots grévistes, l’emporte. « Il se passe quoi ? », s’inquiète un étudiant en première année de droit. « J’y comprends rien… », glisse un autre à un voisin. La manifestation, désormais sauvage, poursuit sa route. La police, prise de cours, s’organise tandis qu’un slogan résonne de plus en plus fort : « Flics et fachos, hors de nos facs. On répondra chaque fois qu’on nous attaque ! »

Deux rues plus loin, une colonne de CRS se déploie. « Filmez-les pour les interpeller après ! », ordonne un homme. Les étudiants, taquins, tournent à droite, puis à gauche. Une fois. Deux fois. Trois fois pour atteindre la gare Lille-Flandres, par une entrée secondaire. « Solidarité avec les cheminots ! », crient les jeunes lillois devant quelques voyageurs surpris.

 « Filmez-les pour les interpeller après ! » – policier en civil

Sur le quai, des CRS se positionnent pour une charge imminente. Un homme, vêtu d’un imperméable foncé, somme les étudiants de sortir. Derrière le portail, certains tentent encore de rentrer. Soudain, une matraque s’écrase sur la banderole renforcée. Le groupe recule. Les CRS poussent. De part et d’autre, des coups de pieds partent dans le vide. « Allez, dehors ! », s’écrie le responsable policier, en poussant une jeune photographe. « Dégagez », vocifèrent ses collègues. De l’autre côté de la rue, quelques équipages en civil observent matraques et gazeuses à la main. La barrière est refermée. La rumeur de grenades lacrymogènes jetées par-dessus fait courir quelques manifestants, dans l’étroite impasse. « Ne courez pas ! » – « Doucement ! » – « Calmez-vous ! » – « C’est rien ! », rassurent les plus âgés.

« Restez sur le côté. On va avancer ! »

Un homme, cheveux blancs, distribue des pipettes de sérum physiologique. De nouveau dans la rue, policiers et étudiants se toisent à bonne distance. « Qu’est-ce qu’on fait ? », panique une quadragénaire, prise dans l’étau. « Restez sur le côté. On va avancer ! », prévient l’homme en imperméable foncé.

Des silhouettes bleues d’un côté. D’autres noires en face. Une fumée blanche qui s’ajoute au tableau. L’odeur du gaz dans les narines. Sur un côté, un homme, regard noir, pointe un flash-ball en direction des étudiants. Les secondes s’étirent. Et puis, comme un seul homme, les CRS se mettent en branle. Ils ont l’âge d’être leurs pères. Le contact dure une poignée de minutes. Assez pour les forcer à s’éparpiller. Assez pour marquer les esprits. Assez pour une étincelle.

Les CRS font demi-tour, sourires aux lèvres. Sur le trottoir, Amélie, une brune, peau mate et yeux rougis, brise le silence : « Merde ! On va se faire défoncer par la presse, c’est sûr ! » Deux autres arrivent. « Ma copine a fait une crise d’angoisse, Alors, on s’est cachées, lâche d’un trait la plus grande. On veut juste savoir si tout le monde est bien rentré ? »

« C’est logique »

Alexandre, élu chez Sud éducation, les rassure et leur conseille d’en faire autant. Pendant qu’elles s’éloignent, il réagit à la dispersion du cortège : « C’est logique, dès lors qu’il y a une déclaration en préfecture, si le parcours dévie, les policiers agissent en réaction. Maintenant, sur la force utilisée, c’est un autre débat… »

Des voyageurs, penauds, s’engouffrent dans le hall de la gare. Au sol, une pancarte en carton « Non à la sélection… » témoigne du passage de jeunes manifestants. Les camions de police ont filé, sirènes hurlantes. Il se murmure que déjà, les étudiants se réunissent sur le campus de Lille 1, à neuf stations de métro de là, pour organiser la manifestation suivante. De celle du 28 mars 2018, beaucoup retiendront que, ce jour-là, la police a chargé. De quoi attiser un peu plus la flamme.

Mercredi 28 mars, des étudiants lillois, opposés à la sélection à l’université, défilent contre la répression policière et les agressions fascistes contre leur mobilisation.

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