Au quinzième jour

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Décider de suivre une mobilisation engage toujours au-delà de ce que l’on imagine. Depuis quinze jours, je couvre celles des étudiantes et étudiants de Lille, qui s’opposent à la sélection à l’entrée à l’université, mise en place par la loi Vidal.

J’ai pris le mouvement en marche : le 28 mars 2018. Pourquoi avoir attendu cette date pour aller rencontrer ces jeunes adultes, alors que certains militent déjà depuis novembre ? D’abord pour des questions d’agenda professionnel. Et puis, il faut l’avouer aussi, malgré la teneur de cette réforme de l’université, je n’avais jusque-là pas senti qu’une contestation d’ampleur pouvait se dessiner. Or, le journalisme est une affaire de sens et de ressentis. Il me fallait un déclic.

Pour moi, les images, tournées à Montpellier, de militants cagoulés chassant des étudiants de leur amphi à coups-de-poing et de bâton, ont servi d’étincelle. Comment des représentants d’une université peuvent-ils en venir à applaudir des agressions contre leurs propres jeunes, entre leurs propres murs ? Pourquoi ailleurs, à Bordeaux comme à Lille, ce sont des CRS qui évacuent brutalement des facultés engagées dans la contestation ? Que s’est-il passé pour qu’on en arrive là ? J’ai besoin de comprendre. C’est ainsi que la manif du 28 mars est devenue pour moi la première de cette nouvelle période de mobilisation sociale dont je souhaitais tenir la chronique. La première d’une série dont je ne connais pas à l’avance le nombre d’épisodes.

« Lille 2, ça bouge ! »

Autoportrait dans les toilettes de l’Université de Lille, où la protestation des étudiants contre la loi Vidal habille les murs et les portes.

Quinze jours, donc. Quinze jours à vivre au rythme des étudiants. Les jours passent et des liens se créent. Dans les cortèges, les visages deviennent vite familiers. Chacun donne un peu de soi pour établir une relation de confiance. On laisse son numéro, personnel, acceptant de rendre la frontière poreuse entre vie privée et vie professionnelle. Un texto s’affiche à 14 heures : « Lille 2, ça bouge ! » Un autre à 17h30 : « AG à Lille 1. » Il faut aller voir. 

La mobilisation devient maîtresse de notre temps. On abrège des rendez-vous, on en déplace d’autres pour ne rien rater. Les réunions s’étirent, les nuits s’écourtent. Et alors ? On rattrapera cela plus tard. Alors qu’on le sait, on ne récupère jamais vraiment ce qui est déjà passé… 

Un carnet noirci de notes. Un deuxième. Des photos par centaines. Des heures d’enregistrement. La matière qui s’accumule. Pause. Il faut trier, choisir, écrire, mettre en page, publier. Trouver la juste distance, prendre de la hauteur par rapport aux événements pour les raconter avec le ton juste, le mot qu’il faut, l’angle pertinent. Exercice exigeant et difficile quand on partage le quotidien de celles et ceux qu’on raconte. Parce qu’au quinzième jour, on est fatiguée avec eux. Parce qu’au quinzième jour, face à la pression sécuritaire ambiante, on a peur pour eux. Parce qu’au quinzième jour, devant la détermination de cette jeunesse, on a du respect pour elle.

 


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